jeudi 18 janvier 2018

Tableau d'une exécution de Howard Barker

Les pièces d'Howard Barker ne sont que moyennement appréciées en Angleterre son pays. Il a, en revanche, et c'est heureux, la cote en France. La metteuse en scène et directrice du théâtre des Célestins à Lyon, Claudia Stavisky, a jetée son dévolu sur Tableau d'une exécution, sans doute son oeuvre la plus vigoureuse. Le personnage central en est Galactia,une artiste vénitienne qui a abordé la soixantaine, n'a que faire des opinions courantes, a la pensée intempestive et un amant de quelques décennies plus jeune qu'elle. Celui-ci, comme elle, est peintre et consacre son maigre talent à glorifier Jésus et ses apôtres. Lorsque le doge choisit, malgré sa réputation sulfureuse, Galacticia pour peindre un tableau qui magnifie les guerre maritimes de la République, elle se met à l'ouvrage. Le résultat est on ne peut plus éloigné des souhaits de son mécène. La guerre sous son pinceau n'a rien de grandiose. N'apparaissent sur la toile monumentale qu'officiers méprisants, corps décharnés, coulées de sang... Ce qui met en boule les puissants. Bien qu'elle encourt ce faisant de gros risques l'artiste tient tête à ceux qui usent de mots destinés à la flétrir. Impossible de ne pas être sidéré même carrément ébranlé par la puissance de jeu de Christiane Cohendy qui trouve ici un rôle à sa mesure. La metteuse en scène a eu le bon goût de lui faire donner la réplique par des comédiens d'un talent aussi incontestable que David Ayala, Philippe Magnan, Julie Recoing, Anne Comte et Luc-Antoine Duquéro. Un mot enfin pour Lili Kendaka dont les costumes ajoutent a la magnificence de la représentation. Jusqu'au 28 janvier Rond-Point tél 01 44 95 98 21 Ensuite du 6 au 8 février TNBA/Bordeaux et le 13 février Comédie de Caen.

dimanche 14 janvier 2018

Saigon de Caroline Guiela Nguyen

Caroline Giuela Nguyen, qui a mis en scène et écrit avec les membres de l'équipe artistique le spectacle, a choisi pour décor un restaurant vietnamien appelé Saigon dont l'hyper-réalisme fait songer à une peinture d'Edward Hooper. Au centre se trouvent les tables, à gauche la cuisine où se préparent soupes et bobuns tandis qu'à droite a été emménagé un petit podium où Hao, un chanteur de charme entonne des airs à la mode. La patronne du lieu, que ses parents vietnamiens ont eu l'idée saugrenue de prénommée Marie-Antoinette, pleure chaque soir la disparition inexpliquée de son fils parti en 1939 en France défendre la mère patrie. Le spectacle débute en 1956 alors que colons et soldats sont sur le point de plier bagages. Les vietnamiens qui, comme Hao risquent fort d'être considérés comme des traîtres par les nouveaux dirigeants du pays, tentent, eux aussi, à se mettre hors d'atteinte. Marie-Antoinette ouvrira à Paris un restaurant semblable à celui où elle officiait au Vietnam. Elle y retrouvera ses clients-amis d'autrefois marqués par l'ampleur de ce qu'ils ont eu à supporter. Ainsi Edouard, le soldat amoureux fou d'une jeune vietnamienne qui lui a fait croire, pour qu'elle l'accompagne, qu'elle aura en France une vie de rêve. La pièce se déroule tantôt en 1956, tantôt en 1996, année où les vietnamiens exilés eurent le droit de revenir au pays. Ce que font certains comme le chanteur Hao et que refuse d'autres comme la désormais veuve d'Edouard. Attitude qui déconcerte et met en boule, son fils,un homme à la situation enviable. La metteuse en scène n'a pas craint de forcer la note mélodramatique. La musique est omniprésente, les larmes innombrables. Ce qui agacent certains mais transportent beaucoup d'autres. Parlé la plupart du temps en français, de temps à autres en vietnamien (évidement surtitré) et joué par onze comédiens, tous on ne peut plus convaincants, Saigon fait démarrer en force l'année théâtrale nouvelle.Jusqu'au 10 février Odéon-Berthier tél 01 44 85 40 40

jeudi 14 décembre 2017

Après la pluie de Sergi Belbel

Quand il écrivit au début des années 90 cette pièce dont les personnages bossent dans un établissement financier l'auteur catalan Sergi Belbel semblait dépeindre un univers futuriste. Cet univers est aujourd'hui celui dans lequel nous évoluons. Sachant qu'il leur est interdit de fumer dans les bureaux les employés mais aussi les responsables vont en catimini griller des clopes sur le toit du bâtiment. C'est sur ce lieu que s'échangent des confidences, que l'on se plaint de ses supérieurs hiérarchiques, que l'on se fait du gringue. Mais aussi qu'on en arrive à perdre ses nerfs et même à gravement dysfonctionner. Les tensions sont d'autant plus vives que depuis deux ans aucune goutte de pluie n'est tombée. Le spectacle est interprété par huit comédiens d'une réjouissante envergure à savoir Véronique Vella, Cécile Brune, Clothilde de Bayser, Alexandre Pavloff, Nâzim Boudjenah, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka et Rebecca Marder. Directrice exécutive, programmeur de projet, secrétaires comme coursier tous ont un grain qui les rend attachants. Comme à son habitude la metteuse en scène Lilo Baur met chaque protagoniste en valeur. Elle a choisi pour scénographe Andrew D. Edwards lequel a réalisé un décor qui met superbement en valeur ce huis clos à l'air libre. Jusqu'au 7 janvier 2018 Vieux -Colombier tél 01 44 58 15 15

lundi 4 décembre 2017

Tous des oiseaux. Texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Ce sont ses épopées théâtrales - Littoral, Incendies et Forêt - qui ont favorisées la découverte de Wajdi Mouawad devenu depuis un an directeur du Théâtre national de la Colline. Les personnages de Tous des oiseaux sont, comme ceux des pièces auxquelles il doit sa renommée, victimes des soubresauts de l'Histoire. Au cours d'un repas familial censé être un moment de partage Eitan,le fils d'une famille juive établie à Berlin provoque la fureur de ses parents lorsqu'il leur présente Wahida, la jeune fille d'origine arabe dont il s'est épris. Petit à petit on découvre que tous ont eu des parcours chaotiques. Qu'aucun des protagonistes n'est assuré de son identité. Comme il l'a admirablement fait dans ses créations précédentes, Wajdi Mouawad démêle, à coup de révélations fracassantes, l'écheveau des difficultés rencontrées par chacun. Si le grand-père rescapé de la Shoah ne semble pas sectaire, il en va tout autrement de son fils, le père d'Eitan que ses certitudes rendent féroce. L'auteur a eu à coeur que chacun s'exprime dans sa propre langue. Les échanges se font en allemand, en anglais, en hébreux et en arabe. Les comédiens, tous d'une exceptionnelle intensité, viennent des horizons les plus divers. Ce qui en ces temps de replis identitaire est réjouissant. En réunissant des hommes et des femmes qui, pour leur malheur sont souvent laissés dans l'ignorance de leur propre histoire, Wajdi Mouawad (qui semble un brin s'identifier à la jeune arabe à laquelle il a donné un nom proche du sien) montre combien il est redevable aux auteurs des tragédies antiques. Jusqu'au 17 décembre Théâtre national de la Colline tél 01 44 62 52 52

vendredi 1 décembre 2017

Ivresse(s) de Falk Richter

Jean-Claude Fall, metteur en scène du spectacle dont il est aussi un des acteurs, a eu la bonne idée de réunir trois textes de l'auteur allemand Falk Richter qui n' a pas son pareil pour éreinter nos temps d'alerte. A travers une succession de scène pour la plupart magistralement enlevées, il montre combien l'âpreté des règles capitalistes ont insidieusement transformées les relations de couple y compris celles des pères avec leurs enfants. Au cours d'une scène mémorable une fille tente - en vain - de faire entendre à son plaintif paternel que son sort à elle lui a toujours été d'une indifférence crasse. Une jeune femme sans ressource qui accepte de jouer une nazie se prend au jeu. L'ampleur de ce que nous avons à supporter pousse les couples à s'écharper. Doté d'une solide fibre socio-politique l'écrivain en arrive à décrire un camp de protestataires qui, contrairement à leurs aînés, ne sont guidés par aucune idéologie mais ressentent viscéralement le besoin de transformer un monde dans lequel ils ont le sentiment de sombrer. Le décor artisanal à souhait enchante tant il est en accord avec le refus, exprimé tout au long de la pièce, d'une société où l'argent seul est roi. Reviens constamment dans ce spectacle défendu par six attachants comédiens la question que se poseront ceux qui après nous vivrons "comment on pouvait vivre comme ça, ça n'a pas de sens et on dira tout simplement: ben oui, c'était comme ça à l'époque, ils faisaient tous ça, c'est tout..." Jusqu'au 17 décembre Théâtre de la Tempête - Cartoucherie tél 01 43 28 36 36

mardi 28 novembre 2017

Festen de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov

La carrière du cinéaste danois Thomas Vinterberg atteignit avec Festen son firmament. L'adaptation théâtrale qu'a tiré du scénario de ce film le metteur en scène Cyril Teste est d'une qualité équivalente. Un grand bourgeois fête ses soixante ans. Il a invité pour l'occasion des convives triés sur le volet. La présence d'un des fils, dont le comportement risque de gâcher la soirée, n'est pas souhaitée. Il arrivera toutefois à s'imposer. C'est Christian, un autre fils, qui va foutre le bordel en révélant que Linda, sa soeur jumelle qui a mis fin à ses jours et lui furent durant leur enfance fréquemment violés par le patriarche. Celui-ci encaisse le coup sans broncher. La fête continue jusqu'à ce que Christian revienne à la charge. Le père et son entourage évoquent alors l'instabilité mentale du jeune homme. L'atmosphère devient électrique. Plus que dans le film se font jour le racisme et le mépris de classe qui règnent dans cet univers capitonné. Les comédiens tous excellentissimes sont filmés tout du long par deux opérateurs. Les images ainsi saisies sont projetées sur un écran situé au dessus de la scène. Sur l'écran apparaît aussi - surtout - le fantôme de la soeur morte. Comme Hamlet aux yeux de qui se manifeste le spectre de son père qu'il n'a de cesse de venger Christian voit surgir l'image de sa jumelle dont il a dévoilé les causes de son incurable mal de vivre. Cyrille Teste avait démontré la saison dernière avec Nobody qu'il était un metteur en scène capable de rénover le langage théâtral. Il se montre ici, avec un spectacle toutefois moins surprenant, à la hauteur des espoirs qu'on plaçait en lui. Jusqu'au 21 décembre Odéon Ateliers Berthier 17e tél 01 44 85 40 40

vendredi 24 novembre 2017

Maîtres anciens de Thomas Bernhardt

Dans Maîtres anciens, l'avant dernier de ses romans Thomas Berhardt donne la parole à un critique musical, personnage évidement à sa ressemblance. Parvenu à un grand âge il n'hésite plus à y aller de tout son mépris pour les grands noms du patrimoine culturel germanique. Beethoven, Stifter, Mahler et bien d'autres en prennent pour leur grade. Ses paroles deviennent plus furibondes encore quand il évoque Heideger dont l'engagement national socialiste et une pensée qu'il prétend faite d'emprunts à des philosophes d'une envergure infiniment plus grande que la sienne le fait vomir. Il n'épargne pas davantage ses propres ascendants qui se vantaient d'avoir des liens familiaux avec des hommes illustres mais firent de son enfance un enfer. Il semble n'avoir d'estime que pour Schopenhauer dont il ne peut qu'apprécier le pessimisme radical. Comme l'écrivain, son double, le critique musical vient de perdre sa femme. Elle sut, on le comprend, le consoler de vivre dans un monde qui lui faisait horreur. Seul en scène, ce qui lui convient on ne peut mieux, Nicolas Bouchaud (que met en scène Eric Didry) apparaît, tant par sa manière de dire le texte (qu'il a à merveille adapté pour la scène avec son metteur en scène et Véronique Timsit)que par sa gestuelle, comme l'un des comédiens de théâtre les plus adroit et doué du moment. Si l'oeuvre de Thomas Bernhardt est d'une véhémente noirceur elle apparaît aussi, tant sont nombreuses ses outrances verbales, d'un comique achevé. On sort de ce fait de la représentation le sourire aux lèvres. Jusqu'au 22 Décembre Théâtre de la Bastille tél 01 43 57 42 14